L’art comme thérapie dans un Liban qui souffre

Peindre pour s’évader, écrire pour oublier, sculpter pour faire travailler ses mains au lieu de son esprit… Tous les moyens sont bons pour oublier les soucis et surtout pour voyager vers un univers beaucoup plus clément que l’ambiance morose d’une crise sanitaire et économique. 

Au Liban, l’explosion du 4 août a engendré beaucoup de créativité. Bien que la source soit complètement négative, les résultats qui en sont sortis sont d’une grande importance au niveau de la qualité artistique, ainsi que de l’émotion produite. L’œuvre d’art doit émouvoir, toucher et même déranger. Lorsqu’elle sort des tripes, elle parle immédiatement à l’observateur. Que serait-ce en temps de crise? Ou à cause d’une grande douleur collective, comme celle du 4 août 2020?

Mais puisque nous parlons d’art en tant que thérapie, j’aimerais là-dessus partager mon expérience personnelle.

J’ai enseigné durant un certain temps la peinture à des malentendants. Cette expérience unique m’a appris à mieux écouter, découvrir un univers de silence et de lumière qui se propage à travers de beaux partages humains.

La peinture étant le seul moyen de communiquer avec ces personnes, j’ai appris à envoyer mes couleurs pour recevoir en retour de belles mélodies spirituelles. C’est justement cela que j’ai ressenti.

Ces personnes qui ne pouvaient pas entendre les sons et les bruits ont su toucher aux couleurs et aux formes. Elles ont appris à écouter sur un autre registre. Celui de la force de l’art.

À un autre niveau, j’ai aussi enseigné la peinture durant une longue période, dans un centre de réhabilitation pour drogués et alcooliques. Les personnes avec qui j’avais affaire venaient de différents milieux sociaux, éducatifs et religieux. Elles étaient aussi d’âges très variés.

Tous âges et niveaux culturels confondus, ces personnes, qui, pour la plupart, n’avaient jamais touché à la peinture, et qui étaient toutes en détresse à cause de leurs crises de manque ou de leurs dépressions en phase de désintoxication, se sont installées devant une toile, ont pris un pinceau, ont mélangé des couleurs.

J’insistais pour que les séances se fassent en plein air puisque nous avions accès à un jardin, car la nature est source de pureté. Je leur expliquais que la fin justifierait toujours les moyens. En parlant de fin, j’étais convaincue que chacun avait quelque part un don artistique caché qu’il fallait refaire jaillir d’une façon ou d’une autre, pour mettre en œuvre un petit moment de bonheur. Un exutoire. Une thérapie.

Il ne s’agissait pas de prouver des techniques artistiques supérieures, de peindre des chefs-d’œuvre, il suffisait de s’adonner à ce petit instant d’évasion. Un moment qui fait oublier les peines et les tourments. Un tête-à-tête avec une palette qui efface les noirceurs de l’âme.

Et cela réussissait! J’arrivais à soutirer des sourires et des lueurs d’espoir dans ces regards désespérés par la vie. C’était une expérience extrêmement dure. Elle l’était particulièrement pour moi, à titre personnel, mais elle m’a beaucoup appris. Cette expérience, en vis-à-vis avec la mort, les idées suicidaires et la dépression intense, m’a confirmé, une fois pour toutes, la force salvatrice de l’art et tous ses mérites.

C’est donc dans cet état d’esprit que je reviens vers la crise dans laquelle stagne notre pays. Je pense à une dépression collective qui fait que les soucis journaliers, qui s’amoncellent à tous les niveaux, poussent l’individu à tomber dans la négativité ambiante sans le savoir, sans pouvoir s’en sortir.

C’est cependant grâce à l’art que l’on pourrait réagir. Je cite des grands maîtres de l’histoire, comme Vincent Van Gogh, Frida Kahlo ou Jean-Michel Basquiat, qui ont su effacer leurs peines en coloriant leurs vies. Même si ces vies-là furent courtes et tourmentées, même si la douleur était immanquablement la cause (ou la raison) de la couleur, on ne peut nier à quel point l’art est thérapeutique et fait des merveilles.

Même à court terme, même sans issue de secours, l’art est un moment présent qui provoque de la joie.

Cette joie, nous, artistes libanais, la vivons. Cette joie est une manière d’échapper aux ondes négatives généralisées et, bien plus, cette joie se propage positivement. Elle crée des moments de bonheur qui donnent de l’espoir.

Voilà où nous mène l’art au Liban. L’art est le catalyseur de l’espoir de jours meilleurs.

Sur ce, visiter une exposition, écouter un concert, assister à une pièce de théâtre ou visionner un film est toujours un moment d’évasion. Un moment hors-jeu, hors temps, qui donne envie de rêver, de sourire, de réfléchir ou même de pleurer. L’important est de réagir et d’exprimer la douleur, l’espoir ou la joie.

Essayer de toucher à l’art, de quelque manière que ce soit, et oublier les soucis d’un quotidien dur au Liban.

Original article at icibeyrouth.com

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